Ce qui pousse les personnes atteintes de démence à chercher leur mère

Un homme de 87 ans, mutique depuis des semaines, se met soudain à appeler sa mère à pleins poumons. Personne ne l’a vue entrer dans la pièce, ni même se lever du fauteuil où il semblait absent. Pourtant, ce cri perce le silence, bouleverse l’équipe soignante et laisse les proches interdits. Derrière ce comportement, une réalité bien plus nuancée se dessine.

Voici une synthèse de deux articles marquants sur les cris chez les personnes vivant avec une démence, parus dans le Journal canadien de la maladie d’Alzheimer en janvier 2004 et janvier 2005. Le Dr Bernard Groulx, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne-de-Bellevue et professeur agrégé à l’Université McGill de Montréal, y pose un regard précis sur ce trouble qui, au-delà de sa dimension sonore, traduit souvent un profond désarroi.

Les cris figurent parmi les troubles du comportement les plus difficiles à vivre au quotidien. Ils génèrent une tension palpable, aussi bien pour l’entourage que pour le personnel soignant, en grande partie parce qu’ils restent largement incompris. Le Dr Groulx propose d’aller au-delà de la réaction immédiate pour mieux en cerner les causes et envisager des réponses adaptées.

Rechercher les causes

Le spectre des raisons qui poussent une personne atteinte de démence à crier ou à appeler sa mère est large. Il se décline en deux grandes familles : les facteurs internes et les facteurs externes. Comprendre cette distinction, c’est déjà avancer vers des pistes d’action concrètes.

Du côté interne, plusieurs déclencheurs sont recensés : la douleur, souvent tue, car les mots ne viennent plus,, l’inconfort physique dû à l’incontinence ou à la constipation, la faim, la sensation de chaud ou de froid, ou encore des troubles physiologiques moins évidents à repérer. À chaque fois, le corps parle là où le langage a déserté. C’est pourquoi un examen médical s’impose dès que surgissent ces manifestations comportementales : il ne s’agit pas d’une option, mais d’une étape incontournable.

À cela s’ajoutent des facteurs psychologiques, comme le sentiment d’isolement ou d’abandon, parfois même des dimensions psychiatriques, délires, hallucinations ou états dépressifs profonds. Là encore, l’expression verbale du mal-être n’est plus possible, mais le trouble du comportement, lui, ne laisse aucun doute sur la détresse vécue.

Les facteurs externes, eux, touchent à l’environnement et à l’organisation du quotidien. Pour donner un aperçu des éléments les plus fréquents, on peut citer :

  • Le sentiment d’insécurité, souvent accentué par des changements dans les repères habituels
  • Des horaires de soins qui ne respectent pas le rythme de la personne
  • Une stimulation sensorielle trop forte ou, à l’inverse, un environnement trop pauvre, qui pousse le patient à crier pour briser la monotonie
  • Des troubles sensoriels non compensés, comme une baisse de l’audition ou de la vue
  • L’arrivée d’un dispositif de contention ou le bouleversement brutal de l’espace de vie

À chaque cause potentielle, une vigilance s’impose, pour ne rien négliger qui pourrait apaiser la personne.

Inventer des solutions

La réflexion du Dr Groulx s’appuie sur les travaux du Dr J. Cohen-Mansfield, qui a mis en lumière un point central : bien souvent, les troubles du comportement reflètent des besoins restés insatisfaits. Crier, dans ce contexte, c’est parfois chercher à combler un vide intérieur ou à signaler une souffrance que personne ne perçoit. Les cris deviennent alors un langage de substitution, un appel pour qu’on entende le besoin, qu’il soit physique ou émotionnel.

Le pire, souligne le Dr Groulx, serait de couper la communication. Trop souvent, par lassitude ou par crainte de déranger, certains isolent la personne agitée. Or, il faut au contraire maintenir le lien, oser la proximité. Le toucher, le massage, l’échange verbal, même simple, peuvent transformer radicalement la situation. Parfois, placer la personne dans une pièce animée, afficher de grandes photos de ses proches, diffuser des enregistrements vocaux ou vidéo de la famille : tous ces gestes, simples en apparence, peuvent faire une réelle différence.

L’introduction d’un animal domestique, dans certains établissements, a aussi montré des effets positifs : la présence d’un chien ou d’un chat ravive parfois une étincelle d’intérêt, un sourire, un apaisement tangible. Les pistes ne manquent pas, mais chaque cas réclame une réponse singulière, adaptée à la personne, à son histoire, à ses besoins profonds.

Finalement, ce que ces deux articles rappellent avec force, c’est la nécessité d’inventer, d’oser, de tenter des approches nouvelles. Il n’existe pas de recette universelle. Face aux cris, il reste toujours une marge d’action, une porte entrouverte pour accompagner, comprendre et soulager. C’est là tout le défi, et sans doute la plus grande preuve d’humanité que l’on puisse offrir.

Face à ces situations qui déstabilisent, chacun se retrouve, un jour ou l’autre, à chercher la bonne clé, le mot juste, le geste qui apaisera. Cette quête n’a rien d’anodin : elle raconte notre capacité à rester présents, là où la maladie efface les repères. Jusqu’à ce qu’une main posée sur une épaule, ou un simple regard, suffise à faire taire le cri, ne serait-ce qu’un instant.